Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

L’utilisation du nom hébreu de Dieu « Jéhovah », fréquent dans les traductions bibliques de la Réforme, a longtemps suscité la méfiance. Cette présence peut être perçue comme une influence judaïsante dans ces traductions. Historiquement, la Septante, une traduction grecque très ancienne de l’Ancien Testament, et la Vulgate, une version latine de la Bible, ont opté de traduire le nom divin par « Seigneur ». Depuis le 19e siècle, la validité de « Jéhovah » est largement remise en question dans les cercles académiques. En 2008, le Vatican a même proscrit l’usage de la translittération « Yahvé » dans la liturgie catholique romaine, en s’appuyant sur l’idée que la vocalisation du nom divin correspond à celle du mot hébreu « Adonaï » (Seigneur). Hélas cette persistance à utiliser « Jéhovah » est souvent associée à des groupes sectaires et antitrinitaires, comme les « Témoins de Jéhovah », plutôt qu’aux églises chrétiennes traditionnelles.

 

 L’adoption du nom « Jéhovah » dans les Bibles de la Réforme

Pour la première fois, les traductions bibliques issues de la Réforme ont introduit le nom divin « Jéhovah » par une translittération de l’hébreu « Yehovah ». Elles rompirent avec une pratique établie depuis environ 1600 ans, qui consistait principalement à exprimer le nom de Dieu dans l’Ancien Testament par « Seigneur ». Cette tradition de substitution remonte à la Septante en grec et fut perpétuée par la Vulgate en latin. Les traductions antérieures à la Réforme, telle que la traduction de Wycliff (1395), avaient maintenu cette approche. De même, les premières traductions protestantes, comme la version allemande de Luther (1534), s’étaient initialement conformées à cet usage.

Les premières traductions de la Réforme ont proposé une lecture enrichie du texte biblique, proposant aux lecteurs à la fois la substitution traditionnelle, « le Seigneur », une translittération de l’hébreu, « Jéhovah », et une traduction plus précise,« l’Éternel ». En anglais, la traduction de Tyndale (1530) a translittéré l’hébreu par « Iehouah », c’est-à-dire « Jehovah », dans Exode 6.3. En 1535, Olivetan aussi, dans sa traduction française, a eu recours à la translittération « Iehouah », l’employant cinq fois, y compris dans Exode 6.3. Dans d’autres passages (par exemple, Ex 3.15-16, 18) il traduisait l’original par « l’Éternel ».  En 1539, la première version anglaise autorisée, dite La Grande Bible, a aussi translittéré l’hébreu deux fois (Ps 33.12 ; Ps 83.18), tandis que la traduction des réfugiés anglais à Genève (1560) utilise « Iehouah  » quatre fois (Ex 6.3, Ps 83.18, Jr 16.21 et Jr 32.18). Plus tard, la Version Autorisée, ou la Bible du roi Jacques, a translittéré le tétragramme par « Iehovah  » quatre fois (Ex 6.3, Ps 83.18, Es 12.2 et 26.4) et l’a également conservé trois fois dans des noms composés de lieux (Ge 22.14, Ex 17.15 et Jg 6.24). Toutes ces Bibles ont conservé parallèlement l’usage de la traduction « Seigneur ». Enfin, la traduction espagnole de Casiodoro de Reina, la Bible de l’Ours, datant de 1569, est la première à appliquer systématiquement « Yehoua » pour le nom de Dieu dans tout l’Ancien Testament.

 

Le nom de Dieu dans la Bible de Genève

L’évolution de la Bible française a suivi un chemin comparable à celui de la Bible espagnole. La Bible de Genève, initialement traduite par Olivétan, a connu plusieurs révisions. La version d’Olivétan, revue en 1540 et 1562, employait trois termes pour le nom divin : « l’Éternel », « le Seigneur » et, dans cinq versets « Iehouah ». En 1588, Théodore de Bèze a effectué une révision majeure. Il a choisi de traduire le nom divin par « l’Éternel » de manière uniforme dans tout l’Ancien Testament. Cette décision a eu des répercussions importantes et durables. Au fil du temps, « l’Éternel » s’est imposé comme la désignation privilégiée de Dieu dans les communautés protestantes francophones. Cette traduction est devenue si ancrée qu’elle a acquis le statut de véritable nom propre divin dans cette tradition religieuse.

La Société Biblique Trinitaire mène actuellement une révision de la Bible de Genève à partir de la version de Lausanne. Cette traduction s’inscrit dans la lignée de la tradition, caractérisée par l’utilisation du nom vénérable « l’Éternel ». La version de Lausanne, en outre, a translittéré l’hébreu directement par « Jéhova » dans certains passages (plus de 70 fois) tout en gardant la traduction « l’Éternel » ailleurs (plus de 6400 fois).

Les modifications apportées à la révision actuelle reflètent un équilibre entre le respect de la tradition établie et une volonté d’offrir une lecture précise et contemporaine du texte biblique :

  • Le nom divin dans l’Ancien Testament est généralement traduit par « l’Éternel » ;

 

  • Le nom divin est transcrit littéralement par « Jéhovah » dans Exode 3.15 en raison de l’importance emblématique de ce passage concernant le nom de Dieu dans la Bible, et dans les quatre versets contenant les noms propres composés « Jéhovah-Jiré » (Ge 22.14), « Jéhovah-Nissi » (Ex 17.15), « Jéhovah-Shalom » (Jg 6.24) et « Jéhovah-Shamma » (Éz 48.35), là où ils figuraient initialement dans la Bible d’Olivétan.
    Bien que la Bible de Lausanne ait généralement réintroduit le nom « Jéhova » dans les dialogues entre personnes, cette particularité peut être perçue comme un manque de cohérence. Dans la révision actuelle, la lettre « h » est ajoutée à la fin du nom afin que la translittération reflète plus fidèlement la totalité des consonnes présentes dans le tétragramme hébreu original (YHVH).

 

Pourquoi préserver le nom « Jéhovah » ?

La préservation du nom « Jéhovah » dans les traductions bibliques soulève une question importante. S’agit-il simplement de perpétuer une tradition protestante, ou cette décision repose-t-elle sur des fondements plus solides ?

En réalité, cette approche s’appuie sur deux arguments principaux :

Premièrement, remettre en question la forme « Jéhovah » reviendrait à contester l’autorité de la vocalisation massorétique de l’Ancien Testament hébreu. Cela aurait des implications significatives sur la doctrine de la préservation du texte inspiré, un concept central de l’Écriture.

Deuxièmement, le nom « Jéhovah », peut être justifié tant sur le plan sémantique que phonologique. Cette forme tient compte des diverses modifications de vocalisation observées dans le texte massorétique, tout en préservant le sens profond du nom divin.

La première de ces raisons, la préservation des voyelles hébraïques du texte biblique, mérite, par son importance et par la vaste littérature qu’elle a générée depuis la Réforme, d’être traitée dans un article à part. La seconde raison ne peut être abordée ici que partiellement, étant donné qu’une étude approfondie des questions relatives aux différentes altérations vocaliques du nom Jéhovah n’est pas possible dans ce contexte.

 

Quelques explications données par les traducteurs espagnols

Dans le cadre de cet article, il est particulièrement pertinent d’examiner les arguments avancés par Casiodoro de Reina et Cipriano de Valera, traducteurs de la Bible espagnole.

La tradition juive

L’introduction généralisée du nom translittéré « Iehova », représentait une innovation majeure, à tel point que Reina et Valera estimèrent nécessaire d’en fournir une explication approfondie. Dans la préface de sa traduction, Reina affirme :« Nous avons retenu le nom Iehouá non sans de très graves raisons ». Il s’oppose ensuite à la notion, répandue dans certains cercles juifs, selon laquelle il serait inapproprié ou sacrilège de prononcer le nom divin tel qu’il figure dans les Écritures.

Reina faisait référence au passage de Lévitique 24.11, où le fils d’une Israélite et d’un Égyptien blasphéma le nom de Dieu – en hébreu, qālal, signifiant toujours « maudire, blasphémer », mais traduit dans la Septante par eponomazô, qui signifie simplement « nommer ou prononcer » – laissant ainsi entendre que la peine capitale fut infligée simplement parce qu’un étranger avait prononcé le nom propre de Dieu.

« Les rabbins modernes, au sujet du terme ‟prononcer” (ne comprenant pas l’intention de la loi), ont introduit cette superstition parmi le peuple, à savoir, qu’il est illicite de prononcer ou de déclarer le nom sacré, sans tenir compte du fait (en plus de l’intention claire de la loi, compte tenu de l’incident du blasphémateur) qu’après cette loi, Gédéon, Samuel, David et tous les prophètes ainsi que des rois pieux l’ont prononcé, et finalement, il fut doux à la bouche de tout le peuple, comme il semble à travers tout le discours de l’Histoire sacrée. »

L’influence de la Septante (LXX)

Il est clair que la traduction de ce passage de Lévitique dans la Septante nous aide à comprendre pourquoi le nom de Dieu a été rendu par « Seigneur » dans l’Ancien Testament.

Selon Reina, la traduction du nom par « Seigneur » par les traducteurs de la Septante, découle de leur refus que le nom de Dieu soit prononcé par les Gentils. « Mais alors », pourrait-on objecter, « que dire de l’usage de la Septante par les auteurs du Nouveau Testament ? ».  À cela, Reina répondit :

« Ils n’avaient jamais pour mission de faire des versions, ni de corriger celles déjà faites : plus attentifs comme ils étaient à une affaire plus grande et principale, qui était l’annonce de l’avènement du Messie et de son Royaume glorieux, ils utilisaient la version commune qui était alors en usage, qui semble avoir été celle de la Septante, car elle leur fournissait ce qu’ils souhaitaient principalement. Une autre obligation incombe à celui qui se prétend traducteur des Saintes Écritures, c’est de les transmettre dans leur intégralité. »

L’usage du nom divin

Pour sa part, dans un ton beaucoup moins polémique et plus didactique, Cipriano de Valera défendit également dans la préface de sa version de la Bible (1602) l’usage de « Jéhovah ». Il proposa comme sens principal du nom « Jéhovah » :

« Iehovah est un nom hébreu dérivé du verbe substantif être, et ainsi Jéhovah signifie celui qui a l’être par lui-même ; celui qui a été, qui est et qui sera éternellement, et qui est celui qui donne l’être aux créatures. C’est le nom de l’essence divine, et incommunicable aux créatures. Iah (Jah), si fréquent dans les Psaumes et dans quelques autres passages des Écritures, en est l’abréviation : et ainsi c’est le nom propre de l’essence divine, qui signifie et est identique à Iehovah. »

L’objectif principal de Valera semblait être de dissiper l’idée qu’il soit illicite pour les non-Juifs de prononcer le nom Jéhovah. Il a fourni des preuves bibliques de païens qui ont prononcé ce nom, « comme Laban, Betouel, Pharaon, les Égyptiens, les Gabaonites, Ruth, Akish, Hiram, la Reine de Saba, Naaman, et Rab-Shaqé » (Ge 24.31, 50 ; Ex 5.2 ; 10.7, 10, 11 ; Ex 18.10 ; Nb 23.17 ; 24.11, 13 ; Js 2.10 ; 9:9 ; Rt 1.17 ; 1S 29.6 ; 1R 5.7 ; 10.9 ; 2R 5.11 ; 19.25, 31).

Comme preuve extrabiblique supplémentaire en faveur du nom « Iehova », Valera souligne que, grâce aux échanges et aux interactions entre  païens etJuifs, les Romains idolâtres désignaient leur dieu principal par « Iove » (ou Iovis, c’est-à-dire Jupiter).

Pour conclure, Valera adresse un avertissement solennel au lecteur, l’exhortant à ne pas profaner le nom de Dieu en l’utilisant sans révérence.

 

Le nom divin tel qu’il est écrit

La tradition juive, telle que reflétée dans un passage du Talmud, proscrit formellement de « prononcer le nom ineffable de Dieu tel qu’il est écrit, avec ses lettres»1, sous peine de graves conséquences spirituelles et parfois physiques. Cette interdiction connaît quelques exceptions, notamment pour le grand sacrificateur lors du Yom Kippour (« le jour de l’expiation ») dans le Temple.

Maïmonide (1138-1204), un grand savant juif du Moyen Âge, qui avait accès au texte hébreu des Massorètes, avait commenté cette prescription en disant : « De même, celui qui prononce le nom (de Dieu) avec ses lettres, yod, hay vav, hay – qui est le nom explicite (de Dieu) »2. Un autre érudit juif, Bahya ben Asher (1255-1340) a rappelé cette interdiction dans ses commentaires bibliques en recommandant de prononcer à la place « adonaï » ou « elohim » : « Vous savez que nous ne devons pas prononcer le Nom ineffable tel qu’il est orthographié »3.

Malgré leur insistance sur l’interdiction de prononcer le nom ineffable, aucun de ces érudits juifs ne remettait en question l’authenticité du nom divin tel qu’il était écrit à leur époque, c’est-à-dire Jéhovah d’après le texte massorétique.

 

Jéhovah ou Yahvé ?

Bien que le Texte Massorétique de l’Ancien Testament préserve de manière uniforme et cohérente le nom « Jéhovah », cette forme n’est pas communément admise comme la plus exacte. Le nom « Yahvé » est souvent privilégié et considéré comme une représentation plus fidèle du nom divin.

Pendant l’époque des Massorètes (7e-11e siècles), la prononciation du nom divin était « Jéhovah »  jusqu’à ce qu’elle soit remise en question pour la première fois par l’érudit juif Élias Lévita dans son œuvre Massoret ha-Massoret (1538) qui provoqua un grand scandale. Lévita fut rapidement suivi par le théologien catholique romain Gilbert Génébrard, dans sa Chronologia (1567). Il fut le premier à proposer la prononciation « Yahvé », en s’appuyant sur un témoignage du 5e siècle de Théodoret de Cyr. Selon ce dernier, les Juifs ne prononçaient pas le nom divin dans sa forme complète, et tandis que les Samaritains le prononçaient « IABE »,  les Juifs utilisaient la forme abrégée « AIA »4.

Malgré les affirmations de Lévita et Génébrard, la position en faveur de « Yahvé » resta minoritaire parmi les érudits jusqu’au 19e siècle. Ce fut l’éminent hébraïste allemand Wilhelm Gesenius (1786-1842) qui, dans son œuvre Thesaurus, proposa une nouvelle interprétation. Il suggéra que les voyelles du nom « Jéhovah » correspondraient à celles d’Adonaï (« Seigneur » en hébreu), reflétant la pratique juive de substituer Adonaï à la lecture du Tétragramme au lieu de prononcer selon la vocalisation de Jéhovah. Cette hypothèse laissait ouverte la question de la prononciation originelle du nom divin. Parmi diverses possibilités, Gesenius évoqua « Yahvé », s’appuyant sur le témoignage de Théodoret de Cyr. Cependant, Gesenius ne rejetait pas catégoriquement la forme « Jéhovah » :

« Ceux qui considèrent que [Jéhovah] fut la véritable prononciation (Michaëlis in Supplem. p. 534) n’ont pas entièrement tort de défendre leur opinion. Ainsi, les syllabes abrégées יְהוֹ avec lesquelles commencent de nombreux noms propres. »

 

Il est intéressant de noter que Gesenius releva également une ressemblance entre le nom « Jéhovah » et « Jove », la divinité principale des Latins. Contrairement à Valera, qui voyait une influence juive sur les païens, Gesenius suggéra initialement l’inverse : une influence païenne sur les Israélites. Cependant, il abandonna rapidement cette hypothèse, la jugeant ultérieurement comme une « perte de temps ».

Sous l’influence de Gesenius, des théologiens allemands comme Heinrich Ewald (1803-1875) et Ernst Hengstenberg (1802-1862) ont popularisé l’usage du nom « Jahweh »5. Cette forme est aujourd’hui largement, voire majoritairement, considérée comme la représentation originelle du nom divin. Néanmoins, cette proposition n’est pas exempte de controverses et fait face à des objections significatives :

1) Le principal obstacle à l’acceptation universelle de cette forme est l’absence complète de preuves textuelles dans les manuscrits hébraïques de la Bible. Par conséquent, la proposition « Jahweh » ou « Yahweh » demeure purement spéculative.

2) Cette hypothèse s’appuie principalement sur le témoignage de Théodore de Cyr, un théologien chrétien du 5e siècle. Il est important de noter que Théodore ne maîtrisait pas la langue hébraïque, ce qui soulève des questions quant à la fiabilité de son compte-rendu sur la prononciation du nom divin.

3) Il est important de prendre en compte que les Samaritains utilisaient également l’appellation « Yafeh » (signifiant « le beau ») comme une manière poétique de désigner Dieu. Cette similitude phonétique pourrait être à l’origine d’une  confusion possible dans le témoignage de Théodore de Cyr.

4) Il est très peu probable que les Massorètes aient caché la prononciation originale du nom de Dieu en remplaçant ses voyelles par celles d’« Adonaï ». Premièrement, les voyelles des deux mots sont différentes, ce qui rend cette substitution peu plausible6. Deuxièmement, il est désormais admis que les Massorètes n’étaient pas des Juifs rabbiniques, mais des Karaïtes, qui ont toujours utilisé librement le nom « Yehovah », une pratique qui perdure encore aujourd’hui. De plus, par souci de neutralité ou par prudence, certains préfèrent écrire les consonnes « YHWH » en prononçant à leur place « le Seigneur » ou « l’Éternel ».

 

La signification du nom Jéhovah

Contrairement aux idées reçues, le nom « Jéhovah » a une signification précise. Il s’agit d’une forme nominale désignant Dieu dont la racine est le verbe hébreu « être » (hāyāh).

En se basant sur cette racine verbale, la première syllabe (Ye-) montre clairement le préfixe de la troisième personne du  singulier, masculin, de l’imparfait ou de l’inaccompli, suggérant nettement le temps futur.

La deuxième syllabe (-ho-) désigne clairement la forme du participe masculin singulier, dont la forme complète serait hoyeh, suggérant ainsi le présent du verbe.

La troisième et dernière syllabe (-vah) correspond à la terminaison de la troisième personne du  singulier, masculin du parfait ou de l’accompli des verbes se terminant par la consonne he (le « h » en français), suggérant ainsi le passé.

Le nom « Jéhovah » signifie donc « Il sera, est, était », véhiculant ainsi l’idée d’éternité. C’est pourquoi toutes les Bibles françaises de la Réforme ont également traduit le nom de Dieu par « l’Eternel » au lieu de proposer une translittération.

« Et Il fut, et Il est, et Il sera dans la gloire » sont les paroles de l’hymne hébreu « Adon Olam » (« Seigneur éternel ») qui est chanté dans les synagogues. De plus, c’est ainsi que la Bible désigne le Seigneur Jésus-Christ : « à vous grâce et paix, de la part de celui qui est, qui était et qui vient » (Apocalypse 1.4, Bible de Genève-SBT).

 

Le nom divin attesté par les noms théophores

Voici une liste de noms propres bibliques d’origine hébraïque et reconnus comme des noms théophores de « Jéhovah » (Yehovah). Ces noms théophores contiennent le début ou la fin du nom divin.

La forme translittérée étant utilisée pour les noms théophores, vous pouvez retrouver les formes usuelles en consultant une Bible ou les dictionnaires de références en français7.

Yehoachaz (2R 10.35)

Yehoadda (1Ch 8.36)

Yehoaddan (2Ch 25.1)

Yehoash (2R 11.21)

Yehonadab (2R 10.15)

Yehohanan (1Ch 26.3)

Yehonatan (1Ch 27.25)

Yehoram (1 R 22.51)

Yehoseph (Ps 81.6)

Yehoshabeath (2Ch 22.11)

Yehoshaphat (2S 8.16)

Yehoshéba (2R 11.2)

Yehoshoua (No 13.16)

Yehotsadaq (1Ch 6.14)

Yehoyada (2S 8.18)

Yehoyakin (2R 24.6)

Yehoyaqim (2R 23.34)

Yehoyarib (1Ch 9.10)

Yehozabad (2R 12.21)

 

Les noms théophores, qui se terminent par la même voyelle finale que le nom « Jéhovah » avec la forme « Jah » (yah), sont également présents dans notre liste :

Abiyah (1S 8.2)

Ahiyah (1S 14.3)

Amatsiyah (2R 12.21)

Ataliyah (2R 11.3)

Hizqiyah (2R 18.1)

Hilqiyah (2R 18.37)

Yedidiyah (2S 12.25)

Shekaniyah (1Ch 3.21)

Yeremiyah (Jr 27.1)

Yosiyah (1R 13.2)

Mikayah (2R 22.12)

Moriyah (Gn 22.2)

Obadiyah (1R 18.3)

Peqahiyah (2R 15.22)

Serayah (2 S 8.17)

Shemaiyah (1 R 12.22)

Uriyah (2 S 11.3)

Uziyah (2Ch 26.8)

Zakariyah (2R 14.29)

Zedeqiyah (1 R 22.11)

 

« Jah », le nom divin abrégé

Afin d’écarter tout risque de confusion, il est important de retenir que la terminaison « yah » dans ces noms théophores en hébreu, que l’on peut translittérer par « jah », n’ont rien à voir avec le mot « Yahvé ». Premièrement, il ne s’agit aucunement de la même voyelle « a » hébraïque. Le « a » de « yah » est un « a » fermé et court qui se prononce brièvement (qamats), alors que dans « Yahvé », le « a » est ouvert et long (patah). Deuxièmement, la terminaison « yah » dans les noms théophores est la forme abrégée du nom divin « Yehovah » composée de la première lettre « Y » (yod) et de la dernière lettre « h » () accompagnée de la voyelle « a » fermée et courte.

« Jah » représente une forme concise du nom divin, particulièrement présente dans les contextes de louange et de poésie biblique, dont l’exemple le plus connu est son utilisation avec l’expression « alléluia » (hallelu yah) qui est traduit dans les Psaumes par : célébrez, ou louez l’Éternel (Ps 112.1). C’est pourquoi dans l’Ancien Testament où il apparait une quarantaine de fois, « Yah » est aussi traduit par « l’Éternel » dans la Bible de Genève (Ps 135.4).

En conclusion, il convient de souligner que le nom de Dieu dans l’Ancien Testament, « Jéhovah », trouve sa confirmation dans le nom de notre Seigneur et Sauveur, « Jésus », tant en hébreu (« Yehoshoua ») qu’en grec (« Iēsous »), un nom qui revêt une signification absolument glorieuse : « Jéhovah est salut ».

 

 


1 Talmud, Sanhedrin 10,1.

2 Commentaire du Talmud, Rambam sur Sanhedrin 10,1.

3 Commentaire du Tanakh, Rabbeinu Bahya sur Bereshit 15,8.

4 Dans Chronologia, question XV, Exode 7.

5 La présence du « w » dans le nom, encore courante aujourd’hui dans différentes langues, n’est que le résidu de la translittération allemande.

6 La justification selon lequel le défaut de concordance entre les voyelles des deux mots (Yehovah et adonaï) serait dûe à l’application d’une règle grammaticale de notation vocalique n’est pas recevable puisque la pratique courante dans le système qere-ketiv consiste à appliquer les voyelles du qere sur le ketiv sans y apporter de changements.

7  Cette liste est reprise de « Evidences for the Inspiration of the Hebrew Vowel Points » par Thomas Ross, http://faithsaves.net/inspiration-hebrew-vowel-points/

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

L’utilisation du nom hébreu de Dieu « Jéhovah », fréquent dans les traductions bibliques de la Réforme, a longtemps suscité la méfiance. Cette présence peut être perçue comme une influence judaïsante dans ces traductions. Historiquement, la Septante, une traduction grecque très ancienne de l’Ancien Testament, et la Vulgate, une version latine de la Bible, ont opté de traduire le nom divin par « Seigneur ». Depuis le 19e siècle, la validité de « Jéhovah » est largement remise en question dans les cercles académiques. En 2008, le Vatican a même proscrit l’usage de la translittération « Yahvé » dans la liturgie catholique romaine, en s’appuyant sur l’idée que la vocalisation du nom divin correspond à celle du mot hébreu « Adonaï » (Seigneur). Hélas cette persistance à utiliser « Jéhovah » est souvent associée à des groupes sectaires et antitrinitaires, comme les « Témoins de Jéhovah », plutôt qu’aux églises chrétiennes traditionnelles.

 

 L’adoption du nom « Jéhovah » dans les Bibles de la Réforme

Pour la première fois, les traductions bibliques issues de la Réforme ont introduit le nom divin « Jéhovah » par une translittération de l’hébreu « Yehovah ». Elles rompirent avec une pratique établie depuis environ 1600 ans, qui consistait principalement à exprimer le nom de Dieu dans l’Ancien Testament par « Seigneur ». Cette tradition de substitution remonte à la Septante en grec et fut perpétuée par la Vulgate en latin. Les traductions antérieures à la Réforme, telle que la traduction de Wycliff (1395), avaient maintenu cette approche. De même, les premières traductions protestantes, comme la version allemande de Luther (1534), s’étaient initialement conformées à cet usage.

Les premières traductions de la Réforme ont proposé une lecture enrichie du texte biblique, proposant aux lecteurs à la fois la substitution traditionnelle, « le Seigneur », une translittération de l’hébreu, « Jéhovah », et une traduction plus précise,« l’Éternel ». En anglais, la traduction de Tyndale (1530) a translittéré l’hébreu par « Iehouah », c’est-à-dire « Jehovah », dans Exode 6.3. En 1535, Olivetan aussi, dans sa traduction française, a eu recours à la translittération « Iehouah », l’employant cinq fois, y compris dans Exode 6.3. Dans d’autres passages (par exemple, Ex 3.15-16, 18) il traduisait l’original par « l’Éternel ».  En 1539, la première version anglaise autorisée, dite La Grande Bible, a aussi translittéré l’hébreu deux fois (Ps 33.12 ; Ps 83.18), tandis que la traduction des réfugiés anglais à Genève (1560) utilise « Iehouah  » quatre fois (Ex 6.3, Ps 83.18, Jr 16.21 et Jr 32.18). Plus tard, la Version Autorisée, ou la Bible du roi Jacques, a translittéré le tétragramme par « Iehovah  » quatre fois (Ex 6.3, Ps 83.18, Es 12.2 et 26.4) et l’a également conservé trois fois dans des noms composés de lieux (Ge 22.14, Ex 17.15 et Jg 6.24). Toutes ces Bibles ont conservé parallèlement l’usage de la traduction « Seigneur ». Enfin, la traduction espagnole de Casiodoro de Reina, la Bible de l’Ours, datant de 1569, est la première à appliquer systématiquement « Yehoua » pour le nom de Dieu dans tout l’Ancien Testament.

 

Le nom de Dieu dans la Bible de Genève

L’évolution de la Bible française a suivi un chemin comparable à celui de la Bible espagnole. La Bible de Genève, initialement traduite par Olivétan, a connu plusieurs révisions. La version d’Olivétan, revue en 1540 et 1562, employait trois termes pour le nom divin : « l’Éternel », « le Seigneur » et, dans cinq versets « Iehouah ». En 1588, Théodore de Bèze a effectué une révision majeure. Il a choisi de traduire le nom divin par « l’Éternel » de manière uniforme dans tout l’Ancien Testament. Cette décision a eu des répercussions importantes et durables. Au fil du temps, « l’Éternel » s’est imposé comme la désignation privilégiée de Dieu dans les communautés protestantes francophones. Cette traduction est devenue si ancrée qu’elle a acquis le statut de véritable nom propre divin dans cette tradition religieuse.

La Société Biblique Trinitaire mène actuellement une révision de la Bible de Genève à partir de la version de Lausanne. Cette traduction s’inscrit dans la lignée de la tradition, caractérisée par l’utilisation du nom vénérable « l’Éternel ». La version de Lausanne, en outre, a translittéré l’hébreu directement par « Jéhova » dans certains passages (plus de 70 fois) tout en gardant la traduction « l’Éternel » ailleurs (plus de 6400 fois).

Les modifications apportées à la révision actuelle reflètent un équilibre entre le respect de la tradition établie et une volonté d’offrir une lecture précise et contemporaine du texte biblique :

  • Le nom divin dans l’Ancien Testament est généralement traduit par « l’Éternel » ;

 

  • Le nom divin est transcrit littéralement par « Jéhovah » dans Exode 3.15 en raison de l’importance emblématique de ce passage concernant le nom de Dieu dans la Bible, et dans les quatre versets contenant les noms propres composés « Jéhovah-Jiré » (Ge 22.14), « Jéhovah-Nissi » (Ex 17.15), « Jéhovah-Shalom » (Jg 6.24) et « Jéhovah-Shamma » (Éz 48.35), là où ils figuraient initialement dans la Bible d’Olivétan.
    Bien que la Bible de Lausanne ait généralement réintroduit le nom « Jéhova » dans les dialogues entre personnes, cette particularité peut être perçue comme un manque de cohérence. Dans la révision actuelle, la lettre « h » est ajoutée à la fin du nom afin que la translittération reflète plus fidèlement la totalité des consonnes présentes dans le tétragramme hébreu original (YHVH).

 

Pourquoi préserver le nom « Jéhovah » ?

La préservation du nom « Jéhovah » dans les traductions bibliques soulève une question importante. S’agit-il simplement de perpétuer une tradition protestante, ou cette décision repose-t-elle sur des fondements plus solides ?

En réalité, cette approche s’appuie sur deux arguments principaux :

Premièrement, remettre en question la forme « Jéhovah » reviendrait à contester l’autorité de la vocalisation massorétique de l’Ancien Testament hébreu. Cela aurait des implications significatives sur la doctrine de la préservation du texte inspiré, un concept central de l’Écriture.

Deuxièmement, le nom « Jéhovah », peut être justifié tant sur le plan sémantique que phonologique. Cette forme tient compte des diverses modifications de vocalisation observées dans le texte massorétique, tout en préservant le sens profond du nom divin.

La première de ces raisons, la préservation des voyelles hébraïques du texte biblique, mérite, par son importance et par la vaste littérature qu’elle a générée depuis la Réforme, d’être traitée dans un article à part. La seconde raison ne peut être abordée ici que partiellement, étant donné qu’une étude approfondie des questions relatives aux différentes altérations vocaliques du nom Jéhovah n’est pas possible dans ce contexte.

 

Quelques explications données par les traducteurs espagnols

Dans le cadre de cet article, il est particulièrement pertinent d’examiner les arguments avancés par Casiodoro de Reina et Cipriano de Valera, traducteurs de la Bible espagnole.

La tradition juive

L’introduction généralisée du nom translittéré « Iehova », représentait une innovation majeure, à tel point que Reina et Valera estimèrent nécessaire d’en fournir une explication approfondie. Dans la préface de sa traduction, Reina affirme :« Nous avons retenu le nom Iehouá non sans de très graves raisons ». Il s’oppose ensuite à la notion, répandue dans certains cercles juifs, selon laquelle il serait inapproprié ou sacrilège de prononcer le nom divin tel qu’il figure dans les Écritures.

Reina faisait référence au passage de Lévitique 24.11, où le fils d’une Israélite et d’un Égyptien blasphéma le nom de Dieu – en hébreu, qālal, signifiant toujours « maudire, blasphémer », mais traduit dans la Septante par eponomazô, qui signifie simplement « nommer ou prononcer » – laissant ainsi entendre que la peine capitale fut infligée simplement parce qu’un étranger avait prononcé le nom propre de Dieu.

« Les rabbins modernes, au sujet du terme ‟prononcer” (ne comprenant pas l’intention de la loi), ont introduit cette superstition parmi le peuple, à savoir, qu’il est illicite de prononcer ou de déclarer le nom sacré, sans tenir compte du fait (en plus de l’intention claire de la loi, compte tenu de l’incident du blasphémateur) qu’après cette loi, Gédéon, Samuel, David et tous les prophètes ainsi que des rois pieux l’ont prononcé, et finalement, il fut doux à la bouche de tout le peuple, comme il semble à travers tout le discours de l’Histoire sacrée. »

L’influence de la Septante (LXX)

Il est clair que la traduction de ce passage de Lévitique dans la Septante nous aide à comprendre pourquoi le nom de Dieu a été rendu par « Seigneur » dans l’Ancien Testament.

Selon Reina, la traduction du nom par « Seigneur » par les traducteurs de la Septante, découle de leur refus que le nom de Dieu soit prononcé par les Gentils. « Mais alors », pourrait-on objecter, « que dire de l’usage de la Septante par les auteurs du Nouveau Testament ? ».  À cela, Reina répondit :

« Ils n’avaient jamais pour mission de faire des versions, ni de corriger celles déjà faites : plus attentifs comme ils étaient à une affaire plus grande et principale, qui était l’annonce de l’avènement du Messie et de son Royaume glorieux, ils utilisaient la version commune qui était alors en usage, qui semble avoir été celle de la Septante, car elle leur fournissait ce qu’ils souhaitaient principalement. Une autre obligation incombe à celui qui se prétend traducteur des Saintes Écritures, c’est de les transmettre dans leur intégralité. »

L’usage du nom divin

Pour sa part, dans un ton beaucoup moins polémique et plus didactique, Cipriano de Valera défendit également dans la préface de sa version de la Bible (1602) l’usage de « Jéhovah ». Il proposa comme sens principal du nom « Jéhovah » :

« Iehovah est un nom hébreu dérivé du verbe substantif être, et ainsi Jéhovah signifie celui qui a l’être par lui-même ; celui qui a été, qui est et qui sera éternellement, et qui est celui qui donne l’être aux créatures. C’est le nom de l’essence divine, et incommunicable aux créatures. Iah (Jah), si fréquent dans les Psaumes et dans quelques autres passages des Écritures, en est l’abréviation : et ainsi c’est le nom propre de l’essence divine, qui signifie et est identique à Iehovah. »

L’objectif principal de Valera semblait être de dissiper l’idée qu’il soit illicite pour les non-Juifs de prononcer le nom Jéhovah. Il a fourni des preuves bibliques de païens qui ont prononcé ce nom, « comme Laban, Betouel, Pharaon, les Égyptiens, les Gabaonites, Ruth, Akish, Hiram, la Reine de Saba, Naaman, et Rab-Shaqé » (Ge 24.31, 50 ; Ex 5.2 ; 10.7, 10, 11 ; Ex 18.10 ; Nb 23.17 ; 24.11, 13 ; Js 2.10 ; 9:9 ; Rt 1.17 ; 1S 29.6 ; 1R 5.7 ; 10.9 ; 2R 5.11 ; 19.25, 31).

Comme preuve extrabiblique supplémentaire en faveur du nom « Iehova », Valera souligne que, grâce aux échanges et aux interactions entre  païens etJuifs, les Romains idolâtres désignaient leur dieu principal par « Iove » (ou Iovis, c’est-à-dire Jupiter).

Pour conclure, Valera adresse un avertissement solennel au lecteur, l’exhortant à ne pas profaner le nom de Dieu en l’utilisant sans révérence.

 

Le nom divin tel qu’il est écrit

La tradition juive, telle que reflétée dans un passage du Talmud, proscrit formellement de « prononcer le nom ineffable de Dieu tel qu’il est écrit, avec ses lettres»1, sous peine de graves conséquences spirituelles et parfois physiques. Cette interdiction connaît quelques exceptions, notamment pour le grand sacrificateur lors du Yom Kippour (« le jour de l’expiation ») dans le Temple.

Maïmonide (1138-1204), un grand savant juif du Moyen Âge, qui avait accès au texte hébreu des Massorètes, avait commenté cette prescription en disant : « De même, celui qui prononce le nom (de Dieu) avec ses lettres, yod, hay vav, hay – qui est le nom explicite (de Dieu) »2. Un autre érudit juif, Bahya ben Asher (1255-1340) a rappelé cette interdiction dans ses commentaires bibliques en recommandant de prononcer à la place « adonaï » ou « elohim » : « Vous savez que nous ne devons pas prononcer le Nom ineffable tel qu’il est orthographié »3.

Malgré leur insistance sur l’interdiction de prononcer le nom ineffable, aucun de ces érudits juifs ne remettait en question l’authenticité du nom divin tel qu’il était écrit à leur époque, c’est-à-dire Jéhovah d’après le texte massorétique.

 

Jéhovah ou Yahvé ?

Bien que le Texte Massorétique de l’Ancien Testament préserve de manière uniforme et cohérente le nom « Jéhovah », cette forme n’est pas communément admise comme la plus exacte. Le nom « Yahvé » est souvent privilégié et considéré comme une représentation plus fidèle du nom divin.

Pendant l’époque des Massorètes (7e-11e siècles), la prononciation du nom divin était « Jéhovah »  jusqu’à ce qu’elle soit remise en question pour la première fois par l’érudit juif Élias Lévita dans son œuvre Massoret ha-Massoret (1538) qui provoqua un grand scandale. Lévita fut rapidement suivi par le théologien catholique romain Gilbert Génébrard, dans sa Chronologia (1567). Il fut le premier à proposer la prononciation « Yahvé », en s’appuyant sur un témoignage du 5e siècle de Théodoret de Cyr. Selon ce dernier, les Juifs ne prononçaient pas le nom divin dans sa forme complète, et tandis que les Samaritains le prononçaient « IABE »,  les Juifs utilisaient la forme abrégée « AIA »4.

Malgré les affirmations de Lévita et Génébrard, la position en faveur de « Yahvé » resta minoritaire parmi les érudits jusqu’au 19e siècle. Ce fut l’éminent hébraïste allemand Wilhelm Gesenius (1786-1842) qui, dans son œuvre Thesaurus, proposa une nouvelle interprétation. Il suggéra que les voyelles du nom « Jéhovah » correspondraient à celles d’Adonaï (« Seigneur » en hébreu), reflétant la pratique juive de substituer Adonaï à la lecture du Tétragramme au lieu de prononcer selon la vocalisation de Jéhovah. Cette hypothèse laissait ouverte la question de la prononciation originelle du nom divin. Parmi diverses possibilités, Gesenius évoqua « Yahvé », s’appuyant sur le témoignage de Théodoret de Cyr. Cependant, Gesenius ne rejetait pas catégoriquement la forme « Jéhovah » :

« Ceux qui considèrent que [Jéhovah] fut la véritable prononciation (Michaëlis in Supplem. p. 534) n’ont pas entièrement tort de défendre leur opinion. Ainsi, les syllabes abrégées יְהוֹ avec lesquelles commencent de nombreux noms propres. »

 

Il est intéressant de noter que Gesenius releva également une ressemblance entre le nom « Jéhovah » et « Jove », la divinité principale des Latins. Contrairement à Valera, qui voyait une influence juive sur les païens, Gesenius suggéra initialement l’inverse : une influence païenne sur les Israélites. Cependant, il abandonna rapidement cette hypothèse, la jugeant ultérieurement comme une « perte de temps ».

Sous l’influence de Gesenius, des théologiens allemands comme Heinrich Ewald (1803-1875) et Ernst Hengstenberg (1802-1862) ont popularisé l’usage du nom « Jahweh »5. Cette forme est aujourd’hui largement, voire majoritairement, considérée comme la représentation originelle du nom divin. Néanmoins, cette proposition n’est pas exempte de controverses et fait face à des objections significatives :

1) Le principal obstacle à l’acceptation universelle de cette forme est l’absence complète de preuves textuelles dans les manuscrits hébraïques de la Bible. Par conséquent, la proposition « Jahweh » ou « Yahweh » demeure purement spéculative.

2) Cette hypothèse s’appuie principalement sur le témoignage de Théodore de Cyr, un théologien chrétien du 5e siècle. Il est important de noter que Théodore ne maîtrisait pas la langue hébraïque, ce qui soulève des questions quant à la fiabilité de son compte-rendu sur la prononciation du nom divin.

3) Il est important de prendre en compte que les Samaritains utilisaient également l’appellation « Yafeh » (signifiant « le beau ») comme une manière poétique de désigner Dieu. Cette similitude phonétique pourrait être à l’origine d’une  confusion possible dans le témoignage de Théodore de Cyr.

4) Il est très peu probable que les Massorètes aient caché la prononciation originale du nom de Dieu en remplaçant ses voyelles par celles d’« Adonaï ». Premièrement, les voyelles des deux mots sont différentes, ce qui rend cette substitution peu plausible6. Deuxièmement, il est désormais admis que les Massorètes n’étaient pas des Juifs rabbiniques, mais des Karaïtes, qui ont toujours utilisé librement le nom « Yehovah », une pratique qui perdure encore aujourd’hui. De plus, par souci de neutralité ou par prudence, certains préfèrent écrire les consonnes « YHWH » en prononçant à leur place « le Seigneur » ou « l’Éternel ».

 

La signification du nom Jéhovah

Contrairement aux idées reçues, le nom « Jéhovah » a une signification précise. Il s’agit d’une forme nominale désignant Dieu dont la racine est le verbe hébreu « être » (hāyāh).

En se basant sur cette racine verbale, la première syllabe (Ye-) montre clairement le préfixe de la troisième personne du  singulier, masculin, de l’imparfait ou de l’inaccompli, suggérant nettement le temps futur.

La deuxième syllabe (-ho-) désigne clairement la forme du participe masculin singulier, dont la forme complète serait hoyeh, suggérant ainsi le présent du verbe.

La troisième et dernière syllabe (-vah) correspond à la terminaison de la troisième personne du  singulier, masculin du parfait ou de l’accompli des verbes se terminant par la consonne he (le « h » en français), suggérant ainsi le passé.

Le nom « Jéhovah » signifie donc « Il sera, est, était », véhiculant ainsi l’idée d’éternité. C’est pourquoi toutes les Bibles françaises de la Réforme ont également traduit le nom de Dieu par « l’Eternel » au lieu de proposer une translittération.

« Et Il fut, et Il est, et Il sera dans la gloire » sont les paroles de l’hymne hébreu « Adon Olam » (« Seigneur éternel ») qui est chanté dans les synagogues. De plus, c’est ainsi que la Bible désigne le Seigneur Jésus-Christ : « à vous grâce et paix, de la part de celui qui est, qui était et qui vient » (Apocalypse 1.4, Bible de Genève-SBT).

 

Le nom divin attesté par les noms théophores

Voici une liste de noms propres bibliques d’origine hébraïque et reconnus comme des noms théophores de « Jéhovah » (Yehovah). Ces noms théophores contiennent le début ou la fin du nom divin.

La forme translittérée étant utilisée pour les noms théophores, vous pouvez retrouver les formes usuelles en consultant une Bible ou les dictionnaires de références en français7.

Yehoachaz (2R 10.35)

Yehoadda (1Ch 8.36)

Yehoaddan (2Ch 25.1)

Yehoash (2R 11.21)

Yehonadab (2R 10.15)

Yehohanan (1Ch 26.3)

Yehonatan (1Ch 27.25)

Yehoram (1 R 22.51)

Yehoseph (Ps 81.6)

Yehoshabeath (2Ch 22.11)

Yehoshaphat (2S 8.16)

Yehoshéba (2R 11.2)

Yehoshoua (No 13.16)

Yehotsadaq (1Ch 6.14)

Yehoyada (2S 8.18)

Yehoyakin (2R 24.6)

Yehoyaqim (2R 23.34)

Yehoyarib (1Ch 9.10)

Yehozabad (2R 12.21)

 

Les noms théophores, qui se terminent par la même voyelle finale que le nom « Jéhovah » avec la forme « Jah » (yah), sont également présents dans notre liste :

Abiyah (1S 8.2)

Ahiyah (1S 14.3)

Amatsiyah (2R 12.21)

Ataliyah (2R 11.3)

Hizqiyah (2R 18.1)

Hilqiyah (2R 18.37)

Yedidiyah (2S 12.25)

Shekaniyah (1Ch 3.21)

Yeremiyah (Jr 27.1)

Yosiyah (1R 13.2)

Mikayah (2R 22.12)

Moriyah (Gn 22.2)

Obadiyah (1R 18.3)

Peqahiyah (2R 15.22)

Serayah (2 S 8.17)

Shemaiyah (1 R 12.22)

Uriyah (2 S 11.3)

Uziyah (2Ch 26.8)

Zakariyah (2R 14.29)

Zedeqiyah (1 R 22.11)

 

« Jah », le nom divin abrégé

Afin d’écarter tout risque de confusion, il est important de retenir que la terminaison « yah » dans ces noms théophores en hébreu, que l’on peut translittérer par « jah », n’ont rien à voir avec le mot « Yahvé ». Premièrement, il ne s’agit aucunement de la même voyelle « a » hébraïque. Le « a » de « yah » est un « a » fermé et court qui se prononce brièvement (qamats), alors que dans « Yahvé », le « a » est ouvert et long (patah). Deuxièmement, la terminaison « yah » dans les noms théophores est la forme abrégée du nom divin « Yehovah » composée de la première lettre « Y » (yod) et de la dernière lettre « h » () accompagnée de la voyelle « a » fermée et courte.

« Jah » représente une forme concise du nom divin, particulièrement présente dans les contextes de louange et de poésie biblique, dont l’exemple le plus connu est son utilisation avec l’expression « alléluia » (hallelu yah) qui est traduit dans les Psaumes par : célébrez, ou louez l’Éternel (Ps 112.1). C’est pourquoi dans l’Ancien Testament où il apparait une quarantaine de fois, « Yah » est aussi traduit par « l’Éternel » dans la Bible de Genève (Ps 135.4).

En conclusion, il convient de souligner que le nom de Dieu dans l’Ancien Testament, « Jéhovah », trouve sa confirmation dans le nom de notre Seigneur et Sauveur, « Jésus », tant en hébreu (« Yehoshoua ») qu’en grec (« Iēsous »), un nom qui revêt une signification absolument glorieuse : « Jéhovah est salut ».

 

 


1 Talmud, Sanhedrin 10,1.

2 Commentaire du Talmud, Rambam sur Sanhedrin 10,1.

3 Commentaire du Tanakh, Rabbeinu Bahya sur Bereshit 15,8.

4 Dans Chronologia, question XV, Exode 7.

5 La présence du « w » dans le nom, encore courante aujourd’hui dans différentes langues, n’est que le résidu de la translittération allemande.

6 La justification selon lequel le défaut de concordance entre les voyelles des deux mots (Yehovah et adonaï) serait dûe à l’application d’une règle grammaticale de notation vocalique n’est pas recevable puisque la pratique courante dans le système qere-ketiv consiste à appliquer les voyelles du qere sur le ketiv sans y apporter de changements.

7  Cette liste est reprise de « Evidences for the Inspiration of the Hebrew Vowel Points » par Thomas Ross, http://faithsaves.net/inspiration-hebrew-vowel-points/

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

Pourquoi garder « l’Éternel » ou « Jéhovah » dans la Bible ?

L’utilisation du nom hébreu de Dieu « Jéhovah », fréquent dans les traductions bibliques de la Réforme, a longtemps suscité la méfiance. Cette présence peut être perçue comme une influence judaïsante dans ces traductions. Historiquement, la Septante, une traduction grecque très ancienne de l’Ancien Testament, et la Vulgate, une version latine de la Bible, ont opté de traduire le nom divin par « Seigneur ». Depuis le 19e siècle, la validité de « Jéhovah » est largement remise en question dans les cercles académiques. En 2008, le Vatican a même proscrit l’usage de la translittération « Yahvé » dans la liturgie catholique romaine, en s’appuyant sur l’idée que la vocalisation du nom divin correspond à celle du mot hébreu « Adonaï » (Seigneur). Hélas cette persistance à utiliser « Jéhovah » est souvent associée à des groupes sectaires et antitrinitaires, comme les « Témoins de Jéhovah », plutôt qu’aux églises chrétiennes traditionnelles.

 

 L’adoption du nom « Jéhovah » dans les Bibles de la Réforme

Pour la première fois, les traductions bibliques issues de la Réforme ont introduit le nom divin « Jéhovah » par une translittération de l’hébreu « Yehovah ». Elles rompirent avec une pratique établie depuis environ 1600 ans, qui consistait principalement à exprimer le nom de Dieu dans l’Ancien Testament par « Seigneur ». Cette tradition de substitution remonte à la Septante en grec et fut perpétuée par la Vulgate en latin. Les traductions antérieures à la Réforme, telle que la traduction de Wycliff (1395), avaient maintenu cette approche. De même, les premières traductions protestantes, comme la version allemande de Luther (1534), s’étaient initialement conformées à cet usage.

Les premières traductions de la Réforme ont proposé une lecture enrichie du texte biblique, proposant aux lecteurs à la fois la substitution traditionnelle, « le Seigneur », une translittération de l’hébreu, « Jéhovah », et une traduction plus précise,« l’Éternel ». En anglais, la traduction de Tyndale (1530) a translittéré l’hébreu par « Iehouah », c’est-à-dire « Jehovah », dans Exode 6.3. En 1535, Olivetan aussi, dans sa traduction française, a eu recours à la translittération « Iehouah », l’employant cinq fois, y compris dans Exode 6.3. Dans d’autres passages (par exemple, Ex 3.15-16, 18) il traduisait l’original par « l’Éternel ».  En 1539, la première version anglaise autorisée, dite La Grande Bible, a aussi translittéré l’hébreu deux fois (Ps 33.12 ; Ps 83.18), tandis que la traduction des réfugiés anglais à Genève (1560) utilise « Iehouah  » quatre fois (Ex 6.3, Ps 83.18, Jr 16.21 et Jr 32.18). Plus tard, la Version Autorisée, ou la Bible du roi Jacques, a translittéré le tétragramme par « Iehovah  » quatre fois (Ex 6.3, Ps 83.18, Es 12.2 et 26.4) et l’a également conservé trois fois dans des noms composés de lieux (Ge 22.14, Ex 17.15 et Jg 6.24). Toutes ces Bibles ont conservé parallèlement l’usage de la traduction « Seigneur ». Enfin, la traduction espagnole de Casiodoro de Reina, la Bible de l’Ours, datant de 1569, est la première à appliquer systématiquement « Yehoua » pour le nom de Dieu dans tout l’Ancien Testament.

 

Le nom de Dieu dans la Bible de Genève

L’évolution de la Bible française a suivi un chemin comparable à celui de la Bible espagnole. La Bible de Genève, initialement traduite par Olivétan, a connu plusieurs révisions. La version d’Olivétan, revue en 1540 et 1562, employait trois termes pour le nom divin : « l’Éternel », « le Seigneur » et, dans cinq versets « Iehouah ». En 1588, Théodore de Bèze a effectué une révision majeure. Il a choisi de traduire le nom divin par « l’Éternel » de manière uniforme dans tout l’Ancien Testament. Cette décision a eu des répercussions importantes et durables. Au fil du temps, « l’Éternel » s’est imposé comme la désignation privilégiée de Dieu dans les communautés protestantes francophones. Cette traduction est devenue si ancrée qu’elle a acquis le statut de véritable nom propre divin dans cette tradition religieuse.

La Société Biblique Trinitaire mène actuellement une révision de la Bible de Genève à partir de la version de Lausanne. Cette traduction s’inscrit dans la lignée de la tradition, caractérisée par l’utilisation du nom vénérable « l’Éternel ». La version de Lausanne, en outre, a translittéré l’hébreu directement par « Jéhova » dans certains passages (plus de 70 fois) tout en gardant la traduction « l’Éternel » ailleurs (plus de 6400 fois).

Les modifications apportées à la révision actuelle reflètent un équilibre entre le respect de la tradition établie et une volonté d’offrir une lecture précise et contemporaine du texte biblique :

  • Le nom divin dans l’Ancien Testament est généralement traduit par « l’Éternel » ;

 

  • Le nom divin est transcrit littéralement par « Jéhovah » dans Exode 3.15 en raison de l’importance emblématique de ce passage concernant le nom de Dieu dans la Bible, et dans les quatre versets contenant les noms propres composés « Jéhovah-Jiré » (Ge 22.14), « Jéhovah-Nissi » (Ex 17.15), « Jéhovah-Shalom » (Jg 6.24) et « Jéhovah-Shamma » (Éz 48.35), là où ils figuraient initialement dans la Bible d’Olivétan.
    Bien que la Bible de Lausanne ait généralement réintroduit le nom « Jéhova » dans les dialogues entre personnes, cette particularité peut être perçue comme un manque de cohérence. Dans la révision actuelle, la lettre « h » est ajoutée à la fin du nom afin que la translittération reflète plus fidèlement la totalité des consonnes présentes dans le tétragramme hébreu original (YHVH).

 

Pourquoi préserver le nom « Jéhovah » ?

La préservation du nom « Jéhovah » dans les traductions bibliques soulève une question importante. S’agit-il simplement de perpétuer une tradition protestante, ou cette décision repose-t-elle sur des fondements plus solides ?

En réalité, cette approche s’appuie sur deux arguments principaux :

Premièrement, remettre en question la forme « Jéhovah » reviendrait à contester l’autorité de la vocalisation massorétique de l’Ancien Testament hébreu. Cela aurait des implications significatives sur la doctrine de la préservation du texte inspiré, un concept central de l’Écriture.

Deuxièmement, le nom « Jéhovah », peut être justifié tant sur le plan sémantique que phonologique. Cette forme tient compte des diverses modifications de vocalisation observées dans le texte massorétique, tout en préservant le sens profond du nom divin.

La première de ces raisons, la préservation des voyelles hébraïques du texte biblique, mérite, par son importance et par la vaste littérature qu’elle a générée depuis la Réforme, d’être traitée dans un article à part. La seconde raison ne peut être abordée ici que partiellement, étant donné qu’une étude approfondie des questions relatives aux différentes altérations vocaliques du nom Jéhovah n’est pas possible dans ce contexte.

 

Quelques explications données par les traducteurs espagnols

Dans le cadre de cet article, il est particulièrement pertinent d’examiner les arguments avancés par Casiodoro de Reina et Cipriano de Valera, traducteurs de la Bible espagnole.

La tradition juive

L’introduction généralisée du nom translittéré « Iehova », représentait une innovation majeure, à tel point que Reina et Valera estimèrent nécessaire d’en fournir une explication approfondie. Dans la préface de sa traduction, Reina affirme :« Nous avons retenu le nom Iehouá non sans de très graves raisons ». Il s’oppose ensuite à la notion, répandue dans certains cercles juifs, selon laquelle il serait inapproprié ou sacrilège de prononcer le nom divin tel qu’il figure dans les Écritures.

Reina faisait référence au passage de Lévitique 24.11, où le fils d’une Israélite et d’un Égyptien blasphéma le nom de Dieu – en hébreu, qālal, signifiant toujours « maudire, blasphémer », mais traduit dans la Septante par eponomazô, qui signifie simplement « nommer ou prononcer » – laissant ainsi entendre que la peine capitale fut infligée simplement parce qu’un étranger avait prononcé le nom propre de Dieu.

« Les rabbins modernes, au sujet du terme ‟prononcer” (ne comprenant pas l’intention de la loi), ont introduit cette superstition parmi le peuple, à savoir, qu’il est illicite de prononcer ou de déclarer le nom sacré, sans tenir compte du fait (en plus de l’intention claire de la loi, compte tenu de l’incident du blasphémateur) qu’après cette loi, Gédéon, Samuel, David et tous les prophètes ainsi que des rois pieux l’ont prononcé, et finalement, il fut doux à la bouche de tout le peuple, comme il semble à travers tout le discours de l’Histoire sacrée. »

L’influence de la Septante (LXX)

Il est clair que la traduction de ce passage de Lévitique dans la Septante nous aide à comprendre pourquoi le nom de Dieu a été rendu par « Seigneur » dans l’Ancien Testament.

Selon Reina, la traduction du nom par « Seigneur » par les traducteurs de la Septante, découle de leur refus que le nom de Dieu soit prononcé par les Gentils. « Mais alors », pourrait-on objecter, « que dire de l’usage de la Septante par les auteurs du Nouveau Testament ? ».  À cela, Reina répondit :

« Ils n’avaient jamais pour mission de faire des versions, ni de corriger celles déjà faites : plus attentifs comme ils étaient à une affaire plus grande et principale, qui était l’annonce de l’avènement du Messie et de son Royaume glorieux, ils utilisaient la version commune qui était alors en usage, qui semble avoir été celle de la Septante, car elle leur fournissait ce qu’ils souhaitaient principalement. Une autre obligation incombe à celui qui se prétend traducteur des Saintes Écritures, c’est de les transmettre dans leur intégralité. »

L’usage du nom divin

Pour sa part, dans un ton beaucoup moins polémique et plus didactique, Cipriano de Valera défendit également dans la préface de sa version de la Bible (1602) l’usage de « Jéhovah ». Il proposa comme sens principal du nom « Jéhovah » :

« Iehovah est un nom hébreu dérivé du verbe substantif être, et ainsi Jéhovah signifie celui qui a l’être par lui-même ; celui qui a été, qui est et qui sera éternellement, et qui est celui qui donne l’être aux créatures. C’est le nom de l’essence divine, et incommunicable aux créatures. Iah (Jah), si fréquent dans les Psaumes et dans quelques autres passages des Écritures, en est l’abréviation : et ainsi c’est le nom propre de l’essence divine, qui signifie et est identique à Iehovah. »

L’objectif principal de Valera semblait être de dissiper l’idée qu’il soit illicite pour les non-Juifs de prononcer le nom Jéhovah. Il a fourni des preuves bibliques de païens qui ont prononcé ce nom, « comme Laban, Betouel, Pharaon, les Égyptiens, les Gabaonites, Ruth, Akish, Hiram, la Reine de Saba, Naaman, et Rab-Shaqé » (Ge 24.31, 50 ; Ex 5.2 ; 10.7, 10, 11 ; Ex 18.10 ; Nb 23.17 ; 24.11, 13 ; Js 2.10 ; 9:9 ; Rt 1.17 ; 1S 29.6 ; 1R 5.7 ; 10.9 ; 2R 5.11 ; 19.25, 31).

Comme preuve extrabiblique supplémentaire en faveur du nom « Iehova », Valera souligne que, grâce aux échanges et aux interactions entre  païens etJuifs, les Romains idolâtres désignaient leur dieu principal par « Iove » (ou Iovis, c’est-à-dire Jupiter).

Pour conclure, Valera adresse un avertissement solennel au lecteur, l’exhortant à ne pas profaner le nom de Dieu en l’utilisant sans révérence.

 

Le nom divin tel qu’il est écrit

La tradition juive, telle que reflétée dans un passage du Talmud, proscrit formellement de « prononcer le nom ineffable de Dieu tel qu’il est écrit, avec ses lettres»1, sous peine de graves conséquences spirituelles et parfois physiques. Cette interdiction connaît quelques exceptions, notamment pour le grand sacrificateur lors du Yom Kippour (« le jour de l’expiation ») dans le Temple.

Maïmonide (1138-1204), un grand savant juif du Moyen Âge, qui avait accès au texte hébreu des Massorètes, avait commenté cette prescription en disant : « De même, celui qui prononce le nom (de Dieu) avec ses lettres, yod, hay vav, hay – qui est le nom explicite (de Dieu) »2. Un autre érudit juif, Bahya ben Asher (1255-1340) a rappelé cette interdiction dans ses commentaires bibliques en recommandant de prononcer à la place « adonaï » ou « elohim » : « Vous savez que nous ne devons pas prononcer le Nom ineffable tel qu’il est orthographié »3.

Malgré leur insistance sur l’interdiction de prononcer le nom ineffable, aucun de ces érudits juifs ne remettait en question l’authenticité du nom divin tel qu’il était écrit à leur époque, c’est-à-dire Jéhovah d’après le texte massorétique.

 

Jéhovah ou Yahvé ?

Bien que le Texte Massorétique de l’Ancien Testament préserve de manière uniforme et cohérente le nom « Jéhovah », cette forme n’est pas communément admise comme la plus exacte. Le nom « Yahvé » est souvent privilégié et considéré comme une représentation plus fidèle du nom divin.

Pendant l’époque des Massorètes (7e-11e siècles), la prononciation du nom divin était « Jéhovah »  jusqu’à ce qu’elle soit remise en question pour la première fois par l’érudit juif Élias Lévita dans son œuvre Massoret ha-Massoret (1538) qui provoqua un grand scandale. Lévita fut rapidement suivi par le théologien catholique romain Gilbert Génébrard, dans sa Chronologia (1567). Il fut le premier à proposer la prononciation « Yahvé », en s’appuyant sur un témoignage du 5e siècle de Théodoret de Cyr. Selon ce dernier, les Juifs ne prononçaient pas le nom divin dans sa forme complète, et tandis que les Samaritains le prononçaient « IABE »,  les Juifs utilisaient la forme abrégée « AIA »4.

Malgré les affirmations de Lévita et Génébrard, la position en faveur de « Yahvé » resta minoritaire parmi les érudits jusqu’au 19e siècle. Ce fut l’éminent hébraïste allemand Wilhelm Gesenius (1786-1842) qui, dans son œuvre Thesaurus, proposa une nouvelle interprétation. Il suggéra que les voyelles du nom « Jéhovah » correspondraient à celles d’Adonaï (« Seigneur » en hébreu), reflétant la pratique juive de substituer Adonaï à la lecture du Tétragramme au lieu de prononcer selon la vocalisation de Jéhovah. Cette hypothèse laissait ouverte la question de la prononciation originelle du nom divin. Parmi diverses possibilités, Gesenius évoqua « Yahvé », s’appuyant sur le témoignage de Théodoret de Cyr. Cependant, Gesenius ne rejetait pas catégoriquement la forme « Jéhovah » :

« Ceux qui considèrent que [Jéhovah] fut la véritable prononciation (Michaëlis in Supplem. p. 534) n’ont pas entièrement tort de défendre leur opinion. Ainsi, les syllabes abrégées יְהוֹ avec lesquelles commencent de nombreux noms propres. »

 

Il est intéressant de noter que Gesenius releva également une ressemblance entre le nom « Jéhovah » et « Jove », la divinité principale des Latins. Contrairement à Valera, qui voyait une influence juive sur les païens, Gesenius suggéra initialement l’inverse : une influence païenne sur les Israélites. Cependant, il abandonna rapidement cette hypothèse, la jugeant ultérieurement comme une « perte de temps ».

Sous l’influence de Gesenius, des théologiens allemands comme Heinrich Ewald (1803-1875) et Ernst Hengstenberg (1802-1862) ont popularisé l’usage du nom « Jahweh »5. Cette forme est aujourd’hui largement, voire majoritairement, considérée comme la représentation originelle du nom divin. Néanmoins, cette proposition n’est pas exempte de controverses et fait face à des objections significatives :

1) Le principal obstacle à l’acceptation universelle de cette forme est l’absence complète de preuves textuelles dans les manuscrits hébraïques de la Bible. Par conséquent, la proposition « Jahweh » ou « Yahweh » demeure purement spéculative.

2) Cette hypothèse s’appuie principalement sur le témoignage de Théodore de Cyr, un théologien chrétien du 5e siècle. Il est important de noter que Théodore ne maîtrisait pas la langue hébraïque, ce qui soulève des questions quant à la fiabilité de son compte-rendu sur la prononciation du nom divin.

3) Il est important de prendre en compte que les Samaritains utilisaient également l’appellation « Yafeh » (signifiant « le beau ») comme une manière poétique de désigner Dieu. Cette similitude phonétique pourrait être à l’origine d’une  confusion possible dans le témoignage de Théodore de Cyr.

4) Il est très peu probable que les Massorètes aient caché la prononciation originale du nom de Dieu en remplaçant ses voyelles par celles d’« Adonaï ». Premièrement, les voyelles des deux mots sont différentes, ce qui rend cette substitution peu plausible6. Deuxièmement, il est désormais admis que les Massorètes n’étaient pas des Juifs rabbiniques, mais des Karaïtes, qui ont toujours utilisé librement le nom « Yehovah », une pratique qui perdure encore aujourd’hui. De plus, par souci de neutralité ou par prudence, certains préfèrent écrire les consonnes « YHWH » en prononçant à leur place « le Seigneur » ou « l’Éternel ».

 

La signification du nom Jéhovah

Contrairement aux idées reçues, le nom « Jéhovah » a une signification précise. Il s’agit d’une forme nominale désignant Dieu dont la racine est le verbe hébreu « être » (hāyāh).

En se basant sur cette racine verbale, la première syllabe (Ye-) montre clairement le préfixe de la troisième personne du  singulier, masculin, de l’imparfait ou de l’inaccompli, suggérant nettement le temps futur.

La deuxième syllabe (-ho-) désigne clairement la forme du participe masculin singulier, dont la forme complète serait hoyeh, suggérant ainsi le présent du verbe.

La troisième et dernière syllabe (-vah) correspond à la terminaison de la troisième personne du  singulier, masculin du parfait ou de l’accompli des verbes se terminant par la consonne he (le « h » en français), suggérant ainsi le passé.

Le nom « Jéhovah » signifie donc « Il sera, est, était », véhiculant ainsi l’idée d’éternité. C’est pourquoi toutes les Bibles françaises de la Réforme ont également traduit le nom de Dieu par « l’Eternel » au lieu de proposer une translittération.

« Et Il fut, et Il est, et Il sera dans la gloire » sont les paroles de l’hymne hébreu « Adon Olam » (« Seigneur éternel ») qui est chanté dans les synagogues. De plus, c’est ainsi que la Bible désigne le Seigneur Jésus-Christ : « à vous grâce et paix, de la part de celui qui est, qui était et qui vient » (Apocalypse 1.4, Bible de Genève-SBT).

 

Le nom divin attesté par les noms théophores

Voici une liste de noms propres bibliques d’origine hébraïque et reconnus comme des noms théophores de « Jéhovah » (Yehovah). Ces noms théophores contiennent le début ou la fin du nom divin.

La forme translittérée étant utilisée pour les noms théophores, vous pouvez retrouver les formes usuelles en consultant une Bible ou les dictionnaires de références en français7.

Yehoachaz (2R 10.35)

Yehoadda (1Ch 8.36)

Yehoaddan (2Ch 25.1)

Yehoash (2R 11.21)

Yehonadab (2R 10.15)

Yehohanan (1Ch 26.3)

Yehonatan (1Ch 27.25)

Yehoram (1 R 22.51)

Yehoseph (Ps 81.6)

Yehoshabeath (2Ch 22.11)

Yehoshaphat (2S 8.16)

Yehoshéba (2R 11.2)

Yehoshoua (No 13.16)

Yehotsadaq (1Ch 6.14)

Yehoyada (2S 8.18)

Yehoyakin (2R 24.6)

Yehoyaqim (2R 23.34)

Yehoyarib (1Ch 9.10)

Yehozabad (2R 12.21)

 

Les noms théophores, qui se terminent par la même voyelle finale que le nom « Jéhovah » avec la forme « Jah » (yah), sont également présents dans notre liste :

Abiyah (1S 8.2)

Ahiyah (1S 14.3)

Amatsiyah (2R 12.21)

Ataliyah (2R 11.3)

Hizqiyah (2R 18.1)

Hilqiyah (2R 18.37)

Yedidiyah (2S 12.25)

Shekaniyah (1Ch 3.21)

Yeremiyah (Jr 27.1)

Yosiyah (1R 13.2)

Mikayah (2R 22.12)

Moriyah (Gn 22.2)

Obadiyah (1R 18.3)

Peqahiyah (2R 15.22)

Serayah (2 S 8.17)

Shemaiyah (1 R 12.22)

Uriyah (2 S 11.3)

Uziyah (2Ch 26.8)

Zakariyah (2R 14.29)

Zedeqiyah (1 R 22.11)

 

« Jah », le nom divin abrégé

Afin d’écarter tout risque de confusion, il est important de retenir que la terminaison « yah » dans ces noms théophores en hébreu, que l’on peut translittérer par « jah », n’ont rien à voir avec le mot « Yahvé ». Premièrement, il ne s’agit aucunement de la même voyelle « a » hébraïque. Le « a » de « yah » est un « a » fermé et court qui se prononce brièvement (qamats), alors que dans « Yahvé », le « a » est ouvert et long (patah). Deuxièmement, la terminaison « yah » dans les noms théophores est la forme abrégée du nom divin « Yehovah » composée de la première lettre « Y » (yod) et de la dernière lettre « h » () accompagnée de la voyelle « a » fermée et courte.

« Jah » représente une forme concise du nom divin, particulièrement présente dans les contextes de louange et de poésie biblique, dont l’exemple le plus connu est son utilisation avec l’expression « alléluia » (hallelu yah) qui est traduit dans les Psaumes par : célébrez, ou louez l’Éternel (Ps 112.1). C’est pourquoi dans l’Ancien Testament où il apparait une quarantaine de fois, « Yah » est aussi traduit par « l’Éternel » dans la Bible de Genève (Ps 135.4).

En conclusion, il convient de souligner que le nom de Dieu dans l’Ancien Testament, « Jéhovah », trouve sa confirmation dans le nom de notre Seigneur et Sauveur, « Jésus », tant en hébreu (« Yehoshoua ») qu’en grec (« Iēsous »), un nom qui revêt une signification absolument glorieuse : « Jéhovah est salut ».

 

 


1 Talmud, Sanhedrin 10,1.

2 Commentaire du Talmud, Rambam sur Sanhedrin 10,1.

3 Commentaire du Tanakh, Rabbeinu Bahya sur Bereshit 15,8.

4 Dans Chronologia, question XV, Exode 7.

5 La présence du « w » dans le nom, encore courante aujourd’hui dans différentes langues, n’est que le résidu de la translittération allemande.

6 La justification selon lequel le défaut de concordance entre les voyelles des deux mots (Yehovah et adonaï) serait dûe à l’application d’une règle grammaticale de notation vocalique n’est pas recevable puisque la pratique courante dans le système qere-ketiv consiste à appliquer les voyelles du qere sur le ketiv sans y apporter de changements.

7  Cette liste est reprise de « Evidences for the Inspiration of the Hebrew Vowel Points » par Thomas Ross, http://faithsaves.net/inspiration-hebrew-vowel-points/